Bébian, un autre monde (Guadeloupe)
Bébian, un autre monde (Guadeloupe)
Originaire de Guadeloupe, revenu vivre à la fin de sa vie sur son île natale, Auguste Bébian est un acteur primordial de l’histoire des Sourds. Il a été un précurseur en bien des domaines, linguistique et pédagogique, entre autre, et a sans conteste joué un rôle important pour l’émancipation des Sourds. Un mouvement incarné par son élève Ferdinand Berthier. Paradoxalement, on connaît bien peu de choses de lui…
L’association « Bébian,Un Autre Monde » s’est créée en 2009 en Guadeloupe pour lui rendre hommage, effectuer les recherches d’archives au plan local concernant son parcours personnel, familial, social afin de le faire connaître, car en France comme en Guadeloupe, son action auprès des Sourds reste très méconnue.
Un pionner et un émancipateur
Né le 4 août 1789 (l’année même de la mort de l’abbé de l’Epée) dans la paroisse du Morne à l’Eau (Grande-Terre) en Guadeloupe, d’un père négociant, originaire de France et d’une mère blanche créole de Guadeloupe, le petit Auguste est envoyé à Paris à l’âge de 12 ans (en 1802) afin de faire ses études au lycée Charlemagne.
Il est reçu par l’abbé Sicard, qui devient son parrain et le baptise à son arrivée ; celui-ci est alors directeur de l’Institution Nationale des Sourds et Muets de Paris (INSM). Auguste se destine à la médecine et suit une scolarité brillante : il est lauréat du concours général (selon les sources en 1805 /1806 voire 1807…).
Pendant ce temps, il est hébergé chez l’abbé Jauffret, également professeur à l’INSM de Sicard, et fréquente régulièrement l’institut de son parrain où il côtoie les élèves sourds et apprend à leur contact, et notamment à celui de Laurent Clerc la langue des signes naturelle, c’est-à-dire la langue des signes utilisée par les élèves entre eux, par opposition à la méthode gestuelle mise en place par l’abbé de l’Epée, dite Signes méthodiques : « les liaisons d’amitié que j’avais formées avec quelques uns de vos élèves, et particulièrement L.Clerc, qui a été appelé aux Etats-Unis pour y faire participer ses frères d’infortune aux bienfaits de votre méthode, m’avaient familiarisé avec le langage des gestes, que personne ne leur apprend, et qu’on peut appeler langage naturel de l’homme puisque nous en portons en nous le principe, que les circonstances développent selon nos besoins » (« Essai sur les sourds-muets et sur le langage naturel » Auguste Bébian, 1817)
Auguste Bébian devient donc un parfait locuteur de la langue des signes. Bilingue dirions-nous aujourd’hui mais aussi biculturel, c’est en assistant à un cours qu’il prend conscience de des carences de l’enseignement dispensé aux jeunes Sourds.
C’est de cette prise de conscience que naît sa carrière d’enseignant : dès lors il n’aura de cesse de réfléchir et de proposer des pistes pédagogiques réellement élaborées et abouties, de surcroît vérifiées sur ses propres élèves avec le succès que l’on sait, sans jamais remettre en question la nécessité absolue de la langue des signes pour les élèves sourds, l’affirmant haut et fort comme une priorité absolue, à contre-courant des pratiques de certains de ses collègues et des choix de la direction : « Personne ne s’est attaché plus que moi à démontrer par des preuves plus décisives comme il est absurde, ridicule, tyrannique de vouloir baser l’enseignement des sourds-muets sur la parole, de choisir directement la faculté qui leur manque pour principal instrument de leur instruction, faculté que l’art ne peut rendre qu’à la moitié d’entre eux, et toujours d’une manière incomplète. Dans toutes les séances publiques, on fait paraître un certain nombre d’élèves qui viennent hurler en présence de l’assemblée quelques cris sauvages, rauques ou glapissants qu’on décore du nom de parole, et que le maître est obligé de traduire en langage humain pour les rendre intelligibles." (Examen critique de la nouvelle organisation de l’enseignement dans l’Institution des Sourds-Muets de Paris, 1834).
Non seulement il prône un retour vers la vraie langue des signes (celle utilisée par les élèves entre eux), mais il amorce une réflexion sur son écriture afin de lui donner un statut comparable à celui de la langue articulée : "le sourd-muet pourrait exprimer sa pensée sur le papier, aussi et plus clairement que par le geste et sans avoir besoin de la traduire linéairement dans aucune langue" dit-il. La Mimographie ou Essai d’écriture mimique publiée en 1825 fait état de ces recherches qui seront reprise 150 ans plus tard pour le linguiste américain W. C. Stokoe.
Enseignant à l’Institut au départ de Laurent Clerc (1816), puis censeur des études (un poste équivalent à celui de directeur-adjoint, créé spécialement pour lui en 1817), les choix pédagogiques d’Auguste Bébian font grincer des dents dans un contexte d’oralisme montant ainsi que ses prises de position « gênantes » (par ex : la visite de la duchesse de Berry). Fragilisé, puis exclu en 1821, les élèves, menés par des Sourds comme Ferdinand Berthier ou Alphonse Lenoir (devenus professeurs en 1829) n’auront pourtant de cesse de réclamer son retour, en vain (en 1830, soit 9 ans après son éviction, une pétition est remise au nouveau roi de France en ce sens).
Après avoir fondé un externat boulevard du Montparnasse à Paris, Bébian fut choisi comme successeur de l’abbé Huby à Rouen.. Souffrant du financement défectueux de son école, et de problèmes de santé, Auguste Bébian décide de rentrer en Guadeloupe en novembre 1834 et fonde à nouveau une école, à Pointe-à-Pitre, non une école pour enfants sourds mais une école qui accueillait les enfants « libres de couleur » connue sous le nom « d’Ecole Mutuelle ». Malade et affaibli par la perte de son fils de sa sœur et de son père coup sur coup en un an, il s’éteint à l’âge de 50 ans seulement, le 24 février 1839 à Pointe-à-Pitre. Outre ses nombreuses publications à visée pédagogique voire didactique, Auguste Bébian est à l’origine du premier titre d’une presse Sourde, florissante surtout après 1830 : son Journal de l’instruction des sourds-muets, et des aveugles est publiée dès 1826. Humble et pragmatique, l’ambition de ce grand Homme est de montrer, en deçà de toute revendication anthropologique ou politique (Ferdinand Berthier revendique une Nation Sourde-Muette), que l’enfant sourd-muet n’est pas un idiot incapable de penser, bien au contraire, sous réserve de respecter sa langue : « Si cette tentative paraît téméraire, c’est qu’on n’a pas assez confiance dans l’intelligence de l’enfant. Les merveilles qu’elle opère sans cesse sous nos yeux attestent combien elle est active et puissante mais nous n’y prêtons pas plus attention qu’à la lumière du soleil qui nous éclaire tous les jours."
Son message est plus que jamais d’actualité, à l’heure où l’ »intégration scolaire » menace la transmission de la langue des signes, où si la LSF est reconnue par la loi (art. 75, loi n°2005- 102) : on parle surtout d’un enseignement DE la LSF mais peu de l’enseignement EN LSF, lequel est pourtant fondamental pour tout enfant ou adolescent Sourd. Il ne s’agit nullement là d’une option…
Gageons que le choix d’un extrait du Journal pour les épreuves d’admissibilité du CAPES témoigne d’une volonté de prêter attention à la lumière du soleil…
L’association « Bébian, Un Autre Monde »
C’est à l’occasion des 120 ans de la naissance d’Auguste Bébian, le 4 août 2009, que l’association « Bébian, Un Autre Monde » voit le jour en Guadeloupe ; de nombreuses communes ont des « rue Bébian », des « écoles Bébian », mais il est tout à fait exceptionnel sur l’île que son action et son engagement dans le monde des Sourds soit connus.
(cela peut se comprendre ainsi : le monde des Sourds, l’histoire des Sourds, la culture Sourde sont particulièrement méconnues). Auguste Bébian a tout de « l’illustre inconnu », dans un pays qui, de surcroît doit dégager sa propre historiographie d’un passé lourd.
Réaliser que la Guadeloupe avait donné naissance à un tel homme a immédiatement suscité le besoin à nos yeux d’une structure associative qui prenne en main recherches historiques et réhabilitation du personnage : outre les recherches, tout un travail d’information, sensibilisation, diffusion. La tâche n’est pas moindre, mais elle est à nos yeux essentielle ; personne ne l’avait approfondie au plan local, en relation avec la surdité.
Pour l’association « Bébian Un Autre Monde », il s’agit à terme de consacrer à Auguste Bébian un lieu de reconnaissance, de mémoire et d’hommage ; et il s’agit aussi d’insister sur la modernité et l’importance des idées de Bébian afin que le travail autour de son personnage serve aussi à accélérer et améliorer le mouvement d’évolution autour de la communauté Sourde de Guadeloupe dont la situation globale est extrêmement carencée : en Guadeloupe, on n’a que très peu l’idée de ce que peut être un accueil médical bilingue, une visite de musée gérée par un guide Sourd, une pièce de théâtre Sourde, etc… etc…, tant d’autres choses encore. La Culture Sourde : pardon ? qu’est-ce que c’est ? de quoi parle-t-on ? L’association souhaite répondre à ces questions de façon pertinente et approfondie… Avec Bébian pour emblème, pas de simplification abusive, ça va de soi !
L’association est donc jeune, à peine un an d’existence, plus exactement 9 mois durant lesquels un important travail souterrain a été effectué (recherches, contacts, réflexions, productions diverses). Ce dynamisme s’est récemment exprimé par l’organisation d’une conférence, dont les médias se sont fait l’écho (presse, radio, télévision..), qui a commencé à remuer pas mal d’esprits et a amorcé une réflexion.
Peut-on parler de « réveil » Sourd en Guadeloupe ? Il est trop tôt pour le dire mais à la suite de l’association « Bébian, Un Autre Monde », une fédération des Sourds de Guadeloupe, la F.S.G., s’est crée le 13 mars 2010… Auguste Bébian, une locomotive ?
Conférence du 28
L’association « Bébian Un Autre Monde » a été très heureuse de pouvoir mettre sur pied sa première « grande » manifestation le mercredi 28 avril dernier en réunissant deux grands conférenciers Sourds : Victor Abbou et Fabrice Bertin qui ont généreusement fait acte de soutien pour le plus grand profit tout d’abord de la communauté Sourde de Guadeloupe, particulièrement coupée de son histoire faute de structures aptes à accueillir et développer les thématiques de l’histoire Sourde ; mais également au profit de nombreux sympathisants Entendants témoignant de leur ouverture et soutien.
Le public était nombreux et varié au Centre Culturel Sonis des Abymes, les médias étaient présents aussi (vous pouvez consulter l’article en ligne du journal local France Antilles en date du mercredi 12 mai 2010 et activer le lien du reportage au JT de RFO Guadeloupe du jeudi 29 avril). Environ 300 personnes ont bu les paroles des conférenciers, appuyées par des projections de photos ou de DVD tout à fait pertinentes voire émouvantes ; oui, c’était très émouvant de voir Alfredo, Bill, Jean Grémion, Emmanuelle toute petite, et tous les autres... Une découverte totale pour nombre de spectateurs, un impact indéniable qui s’est traduit par un niveau de questionnement intéressant lors du débat d’une heure qui s’est ensuivi.
Elie Domota lui-même était présent à la conférence… La parole des Sourds et la parole créole ont d’indéniables points commun et pareille présence est aussi signifiante…
Après une introduction générale au personnage de Bébian par la présidente de l’association, Geneviève Pomet, les conférenciers ont pris la suite logique de son discours : Victor Abbou a développé la thématique du Réveil Sourd en évoquant la naissance d’I.V.T., l’importance du théâtre dans sa vie et le parcours que lui a permis l’expérience artistique et linguistique ; Fabrice Bertin a développé les thématiques tout à fait contemporaines qui découlent du Réveil Sourd autour de la loi de 2005 : reconnaissance de la LSF, éducation bilingue, option LSF au bac et Capes LSF, en posant la question cruciale du travail qu’il s’agit de poursuivre avec une réelle assiduité au plan législatif, notamment concernant l’éducation EN LSF.
Il était tout à fait important de mettre sur pied pareille conférence, sur le lieu de naissance et de décès d’un personnage tel qu’Auguste Bébian, en espérant, comme Victor l’a souligné, que Bébian pouvait voir tout ça de là où il est… En effet, tous les questionnements de Bébian, ainsi que ses luttes, restent d’actualité, comme l’a particulièrement souligné Fabrice Bertin, et ceci malgré les acquis des luttes des pionniers comme Victor Abbou…
Cette conférence se veut la première d’une longue série, mais il faut pour cela partir à la chasse aux moyens… Surtout qu’en Guadeloupe, l’interprétariat est une difficulté, il faut donc faire venir les professionnels… Gageons que le dynamisme de la jeune association permettra la réussite de ses idéaux… Il faut à présent construire le pays de Bébian, et cette conférence en est une première pierre…
Article France Antilles 12 mai 2010 :
http://www.guadeloupe.franceantille...
Journal du 28 avril 2008 : Conférence Les sourds vous parlent
http://info.francetelevisions.fr/vi...
Contact :
association Bébian, un autre monde
maison Valentino Erick Labrousse, 97190 Gosier.
Tél. : 06 90 37 39 27.
Courriel : genevieve.pomet@wanadoo.fr